1.17.2005
L'Europe, l'Amérique et la modernisation du Moyen-Orient
A quelques jours des élections en Irak et au lendemain de la victoire de Mahmoud Abbas à l'élection présidentielle palestinienne, LeFigaro publie des extraits de La Fin de l'Occident? L'Amérique, l'Europe et le Moyen-Orient, qui paraît jeudi prochain aux éditions Odile Jacob. (1)
PAR FRANCOIS HEISBOURG *
[17 janvier 2005]
«LE FIGARO»
Les relations entre les Etats-Unis et les peuples du Moyen-Orient arabe sont actuellement si mauvaises qu'il y a lieu pour les Européens comme pour les Américains de s'interroger sur l'opportunité, ou plus exactement, sur l'inopportunité, d'une convergence euro-américaine autour des grands problèmes qui se posent dans la région. Une association trop étroite entre l'Europe et les Etats-Unis risque de confirmer aux yeux de l'opinion arabe ce que martèlent les groupes djihadistes : le pays de la «mécréance» constitue un tout, les Juifs et les croisés étant décidés à poursuivre l'humiliation des vrais croyants. On plaidera pour la vertu de la différence lorsque celle-ci n'est pas le produit de la faiblesse et lorsque la différence européenne a un sens positif et ne relève pas seulement de l'instrumentalisation. Cette politique de différenciation n'est pas ici animée par de l'antiaméricanisme : elle peut même dans certains cas être l'expression d'une division du travail. En aucun cas, il ne doit s'agir de rechercher l'incompatibilité entre les politiques des Etats-Unis d'un côté, et des Européens de l'autre.
En termes chronologiques, l'un des tout premiers problèmes moyen-orientaux auquel les Européens ont à faire face en termes nouveaux après les élections américaines, concerne l'Irak. Une fois passées les échéances électorales américaines et les élections irakiennes, il est tout à fait possible que la nouvelle Administration américaine élabore un plan de retrait des troupes américaines y opérant, ou, à défaut, qu'elle tente d'obtenir une victoire décisive sur le terrain par une augmentation du nombre des forces déployées, avec un calendrier s'achevant au plus tard dans les mois qui précéderont les élections législatives américaines de milieu de mandat de novembre 2006. Dans les deux cas, le concours des alliés des Etats-Unis sera demandé. (...)
Le conflit israélo-palestinien sera un terrain essentiel sur lequel les Européens souhaiteront voir les Etats-Unis revenir à des dispositions voisines de celles de Bill Clinton pendant son second mandat. (...) Un second mandat de Bush pourrait réserver quelques surprises, du moins en théorie, nonobstant le caractère «pro-sharonien» de l'attitude personnelle et politique de George W. Bush. Un second mandat se prête à des initiatives hardies. Or George W. Bush a pris fait et cause pour une solution politique basée sur des Etats séparés sur le territoire de la Palestine mandataire d'avant 1948 ; la majorité de l'opinion israélienne s'est de son côté progressivement ralliée à la formule de deux Etats physiquement séparés, y compris dans les rangs du Likoud. Il existe ainsi un socle sur lequel les Etats-Unis pourraient bâtir une solution politique israélo-palestinienne pour le jour où ils décideront de s'investir dans la résolution du conflit. (...) Même les autocraties moyen-orientales doivent tenir compte de l'état de leur opinion, or cette opinion antiaméricaine et anti-israélienne n'est pas seulement un artefact créé ou entretenu par ces régimes à des fins de stabilité politique intérieure, et manipulable au gré de ces régimes. Elle existe réellement et pas seulement en tant que Frankenstein politique produit par les dictateurs du cru.
Les Européens manifestent une grande unité vis-à-vis du problème israélo-palestinien, par leur soutien unanime et sans restriction à la «feuille de route» élaborée par le Quartette (ONU, Etats-Unis, Union européenne, Russie) et acceptée à des degrés divers par le gouvernement israélien et l'Autorité palestinienne. (...) Cependant, l'approche européenne pose problème. L'opinion israélienne et les gouvernements successifs d'Israël perçoivent l'Europe comme étant animée par un biais «indécrottablement» antisioniste, proarabe et propalestinien, voire antisémite. Ceci n'est pas seulement une manifestation de rejet à l'égard d'une Europe indissociable des malheurs indicibles dont ont été victimes les Juifs au XXe siècle, rejet ravivé par le regain de l'antisémitisme constaté ces dernières années sur notre continent. Il y a une dimension supplémentaire à la défiance israélienne liée à la nature même du processus d'intégration européenne. L'Union européenne est bâtie sur le dépassement des nationalismes militants porteurs de guerre, alors qu'Israël est l'expression d'un nationalisme militant (le sionisme) comme il en existe de nombreux exemples de par le monde, y compris sous la forme du nationalisme palestinien. Cette différence de nature entre le projet européen et le projet sioniste contribue à expliquer la compréhension et parfois la complaisance dont ont bénéficié au cours des trois dernières décennies les mouvements palestiniens, même dans leurs manifestations les plus violentes, puisque le peuple palestinien est perçu comme une victime soumise à la violence de l'occupation israélienne, considérée comme étant d'un autre âge. (...)
Dans ces conditions, les prises de position européennes tendent à être écartées par principe en Israël, ce qui est gênant lorsqu'il s'agit de peser dans un règlement de paix. Cela vise encore plus la France que le reste de l'Europe, en grande partie pour des raisons tenant au «renversement des alliances» français aux dépens d'Israël intervenu au milieu des années 1960 ; mais si le ton des échanges entre la France et Israël est particulièrement acerbe, le problème est général à l'échelle de l'Europe. Cette situation déséquilibrée serait peut-être soutenable d'un point de vue européen si elle se traduisait par une capacité singulière d'influence de l'Europe auprès des Etats arabes en général, et des Palestiniens en particulier. (...) Certes, la France jouit d'une certaine cote d'amour dans l'opinion arabe et recueille l'assentiment des populations comme des régimes en place. Cette popularité ne vaut pas influence politique et stratégique. En dernière analyse, parmi les acteurs extérieurs, seuls les Etats-Unis sont pris au sérieux. Ils peuvent être honnis et rejetés dans le monde arabe : mais ce rejet est précisément à la hauteur de l'influence qui leur est prêtée, s'agissant de l'attitude d'Israël. Le monde arabe surestime vraisemblablement la capacité de Washington à faire évoluer Israël, mais n'a pas tort de considérer que Washington peut, par persuasion ou pression, être entendu en Israël – ce qui n'est pas le cas des Européens. (...) Les changements ici ne peuvent pas être rapides : la confiance ne se construit pas en un jour ou un an, et peut-être pas en une décennie. (...)
Ce qui précède ne débouche pas sur une proposition de modification substantielle et rapide des propositions politiques et diplomatiques soutenues dans le Quartette. La «feuille de route», complétée par les acquis des négociations de Tabah et enrichie par des initiatives non gouvernementales comme l'«accord de Genève» élaboré en 2003, reste le meilleur guide. L'Europe a raison de la soutenir. En revanche, l'unanimité de l'Union européenne ne se traduit pas, et ne se traduira pas rapidement, par son audibilité. Quitte à bâtir des politiques à 25 de l'Union européenne, il serait probablement plus profitable de s'attacher à définir une politique commune à l'égard de la modernisation du Moyen-Orient. Après tout, c'est là où se joue en définitive le devenir, ou de préférence, le non-devenir, de la «massification» du djihadisme d'al-Qaida, du «choc des civilisations».
(...) Force est de reconnaître que dans la situation actuelle, le Moyen-Orient ne porterait pas systématiquement au pouvoir des régimes démocratiques libéraux si des élections étaient tenues hic et nunc. (...) Comment progresser dans la modernisation sans provoquer ce que l'on veut éviter ? Les Américains ont proposé le plan pour le Grand Moyen-Orient. Celui-ci a été enterré avec un minimum de fleurs et de couronnes. Au moins, les Américains ont essayé, avec de surcroît le mérite d'avoir cherché à introduire la société civile dans leur jeu et de s'être inspirés des recommandations du PNUD. Les Européens peuvent proposer plusieurs voies d'approche complémentaires. Tout d'abord, le processus de Barcelone pourrait être complété par un forum plus largement ouvert aux représentants de la société civile et autres organisations non gouvernementales que ne l'est l'actuel forum civil Euromed. Pour que ceci ne soit pas un simple gadget, ce forum devrait pouvoir déléguer ses représentants à des réunions plénières associant les États et les représentants non étatiques, ainsi que certains acteurs du secteur public telles les grandes universités du monde arabe. Ensuite, les Etats-nations d'Europe comme les institutions de l'Union européenne, auraient intérêt à mener un audit de l'état actuel de l'aide au développement vers les pays du processus de Barcelone, notamment en les comparant aux critères énoncés dans les rapports du PNUD. Rien n'empêcherait tel ou tel pays, dont le nôtre, de se constituer en avant-garde de cette opération.
* Directeur de la Fondation pour la recherche stratégique et président de l'International Institute for Strategic Studies et du Centre de politique de sécurité de Genève.
(1) 21 euros, 275 p.
Copyright Odile Jacob.
PAR FRANCOIS HEISBOURG *
[17 janvier 2005]
«LE FIGARO»
Les relations entre les Etats-Unis et les peuples du Moyen-Orient arabe sont actuellement si mauvaises qu'il y a lieu pour les Européens comme pour les Américains de s'interroger sur l'opportunité, ou plus exactement, sur l'inopportunité, d'une convergence euro-américaine autour des grands problèmes qui se posent dans la région. Une association trop étroite entre l'Europe et les Etats-Unis risque de confirmer aux yeux de l'opinion arabe ce que martèlent les groupes djihadistes : le pays de la «mécréance» constitue un tout, les Juifs et les croisés étant décidés à poursuivre l'humiliation des vrais croyants. On plaidera pour la vertu de la différence lorsque celle-ci n'est pas le produit de la faiblesse et lorsque la différence européenne a un sens positif et ne relève pas seulement de l'instrumentalisation. Cette politique de différenciation n'est pas ici animée par de l'antiaméricanisme : elle peut même dans certains cas être l'expression d'une division du travail. En aucun cas, il ne doit s'agir de rechercher l'incompatibilité entre les politiques des Etats-Unis d'un côté, et des Européens de l'autre.
En termes chronologiques, l'un des tout premiers problèmes moyen-orientaux auquel les Européens ont à faire face en termes nouveaux après les élections américaines, concerne l'Irak. Une fois passées les échéances électorales américaines et les élections irakiennes, il est tout à fait possible que la nouvelle Administration américaine élabore un plan de retrait des troupes américaines y opérant, ou, à défaut, qu'elle tente d'obtenir une victoire décisive sur le terrain par une augmentation du nombre des forces déployées, avec un calendrier s'achevant au plus tard dans les mois qui précéderont les élections législatives américaines de milieu de mandat de novembre 2006. Dans les deux cas, le concours des alliés des Etats-Unis sera demandé. (...)
Le conflit israélo-palestinien sera un terrain essentiel sur lequel les Européens souhaiteront voir les Etats-Unis revenir à des dispositions voisines de celles de Bill Clinton pendant son second mandat. (...) Un second mandat de Bush pourrait réserver quelques surprises, du moins en théorie, nonobstant le caractère «pro-sharonien» de l'attitude personnelle et politique de George W. Bush. Un second mandat se prête à des initiatives hardies. Or George W. Bush a pris fait et cause pour une solution politique basée sur des Etats séparés sur le territoire de la Palestine mandataire d'avant 1948 ; la majorité de l'opinion israélienne s'est de son côté progressivement ralliée à la formule de deux Etats physiquement séparés, y compris dans les rangs du Likoud. Il existe ainsi un socle sur lequel les Etats-Unis pourraient bâtir une solution politique israélo-palestinienne pour le jour où ils décideront de s'investir dans la résolution du conflit. (...) Même les autocraties moyen-orientales doivent tenir compte de l'état de leur opinion, or cette opinion antiaméricaine et anti-israélienne n'est pas seulement un artefact créé ou entretenu par ces régimes à des fins de stabilité politique intérieure, et manipulable au gré de ces régimes. Elle existe réellement et pas seulement en tant que Frankenstein politique produit par les dictateurs du cru.
Les Européens manifestent une grande unité vis-à-vis du problème israélo-palestinien, par leur soutien unanime et sans restriction à la «feuille de route» élaborée par le Quartette (ONU, Etats-Unis, Union européenne, Russie) et acceptée à des degrés divers par le gouvernement israélien et l'Autorité palestinienne. (...) Cependant, l'approche européenne pose problème. L'opinion israélienne et les gouvernements successifs d'Israël perçoivent l'Europe comme étant animée par un biais «indécrottablement» antisioniste, proarabe et propalestinien, voire antisémite. Ceci n'est pas seulement une manifestation de rejet à l'égard d'une Europe indissociable des malheurs indicibles dont ont été victimes les Juifs au XXe siècle, rejet ravivé par le regain de l'antisémitisme constaté ces dernières années sur notre continent. Il y a une dimension supplémentaire à la défiance israélienne liée à la nature même du processus d'intégration européenne. L'Union européenne est bâtie sur le dépassement des nationalismes militants porteurs de guerre, alors qu'Israël est l'expression d'un nationalisme militant (le sionisme) comme il en existe de nombreux exemples de par le monde, y compris sous la forme du nationalisme palestinien. Cette différence de nature entre le projet européen et le projet sioniste contribue à expliquer la compréhension et parfois la complaisance dont ont bénéficié au cours des trois dernières décennies les mouvements palestiniens, même dans leurs manifestations les plus violentes, puisque le peuple palestinien est perçu comme une victime soumise à la violence de l'occupation israélienne, considérée comme étant d'un autre âge. (...)
Dans ces conditions, les prises de position européennes tendent à être écartées par principe en Israël, ce qui est gênant lorsqu'il s'agit de peser dans un règlement de paix. Cela vise encore plus la France que le reste de l'Europe, en grande partie pour des raisons tenant au «renversement des alliances» français aux dépens d'Israël intervenu au milieu des années 1960 ; mais si le ton des échanges entre la France et Israël est particulièrement acerbe, le problème est général à l'échelle de l'Europe. Cette situation déséquilibrée serait peut-être soutenable d'un point de vue européen si elle se traduisait par une capacité singulière d'influence de l'Europe auprès des Etats arabes en général, et des Palestiniens en particulier. (...) Certes, la France jouit d'une certaine cote d'amour dans l'opinion arabe et recueille l'assentiment des populations comme des régimes en place. Cette popularité ne vaut pas influence politique et stratégique. En dernière analyse, parmi les acteurs extérieurs, seuls les Etats-Unis sont pris au sérieux. Ils peuvent être honnis et rejetés dans le monde arabe : mais ce rejet est précisément à la hauteur de l'influence qui leur est prêtée, s'agissant de l'attitude d'Israël. Le monde arabe surestime vraisemblablement la capacité de Washington à faire évoluer Israël, mais n'a pas tort de considérer que Washington peut, par persuasion ou pression, être entendu en Israël – ce qui n'est pas le cas des Européens. (...) Les changements ici ne peuvent pas être rapides : la confiance ne se construit pas en un jour ou un an, et peut-être pas en une décennie. (...)
Ce qui précède ne débouche pas sur une proposition de modification substantielle et rapide des propositions politiques et diplomatiques soutenues dans le Quartette. La «feuille de route», complétée par les acquis des négociations de Tabah et enrichie par des initiatives non gouvernementales comme l'«accord de Genève» élaboré en 2003, reste le meilleur guide. L'Europe a raison de la soutenir. En revanche, l'unanimité de l'Union européenne ne se traduit pas, et ne se traduira pas rapidement, par son audibilité. Quitte à bâtir des politiques à 25 de l'Union européenne, il serait probablement plus profitable de s'attacher à définir une politique commune à l'égard de la modernisation du Moyen-Orient. Après tout, c'est là où se joue en définitive le devenir, ou de préférence, le non-devenir, de la «massification» du djihadisme d'al-Qaida, du «choc des civilisations».
(...) Force est de reconnaître que dans la situation actuelle, le Moyen-Orient ne porterait pas systématiquement au pouvoir des régimes démocratiques libéraux si des élections étaient tenues hic et nunc. (...) Comment progresser dans la modernisation sans provoquer ce que l'on veut éviter ? Les Américains ont proposé le plan pour le Grand Moyen-Orient. Celui-ci a été enterré avec un minimum de fleurs et de couronnes. Au moins, les Américains ont essayé, avec de surcroît le mérite d'avoir cherché à introduire la société civile dans leur jeu et de s'être inspirés des recommandations du PNUD. Les Européens peuvent proposer plusieurs voies d'approche complémentaires. Tout d'abord, le processus de Barcelone pourrait être complété par un forum plus largement ouvert aux représentants de la société civile et autres organisations non gouvernementales que ne l'est l'actuel forum civil Euromed. Pour que ceci ne soit pas un simple gadget, ce forum devrait pouvoir déléguer ses représentants à des réunions plénières associant les États et les représentants non étatiques, ainsi que certains acteurs du secteur public telles les grandes universités du monde arabe. Ensuite, les Etats-nations d'Europe comme les institutions de l'Union européenne, auraient intérêt à mener un audit de l'état actuel de l'aide au développement vers les pays du processus de Barcelone, notamment en les comparant aux critères énoncés dans les rapports du PNUD. Rien n'empêcherait tel ou tel pays, dont le nôtre, de se constituer en avant-garde de cette opération.
* Directeur de la Fondation pour la recherche stratégique et président de l'International Institute for Strategic Studies et du Centre de politique de sécurité de Genève.
(1) 21 euros, 275 p.
Copyright Odile Jacob.